Ma vision de l'hellénisme

Added 24/6/2012

A la place du couple dieu/diable, l’hellénisme plaide pour l’existence d’une pluralité de dieux. La différence ne réside pas tant dans le chiffre que dans le refus d’une vision dualiste du monde. Pour un grec, l’univers ne se résume pas à une lutte du Bien contre le Mal, comme l’imagine la pensée orientale sous la plupart de ses manifestations. L’Iliadele texte écrit le plus ancien que la Grèce nous ait légué, n’oppose pas des bons et des mauvais. Les Achéens commettent des fautes, les Troyens aussi. Les deux camps possèdent des héros admirables. Les lecteurs, depuis des siècles, peuvent raisonnablement soutenir l’un ou l’autre camp. Les dieux eux-mêmes sont partagés. Apollon, Artémis, entre autres, soutiennent les troyens. Athéna, Héra, et d’autres divinités soutiennent les achéens. La pensée grecque nait donc avec le refus catégorique du simplisme dualiste, qui voit le monde en noir et blanc. Au contraire, toutes les nuances s’y expriment. Cette pluralité se reflète d’ailleurs dans la pluralité des dieux, et dans la complexité de leurs figures : aucun dieu n’est absolument bon ni totalement mauvais. Apollon amène la peste, mais il guérit aussi les malades.

Une autre différence majeure réside aussi dans l’absence de la préoccupation, de l’obsession du salut individuel. Le païen se moque bien du salut de son âme. L’important, c’est sa vie terrestre et ce qu’il en fait. Il ne nie pas l’existence d’un au-delà, mais ne s’en préoccupe pas outre mesure. La vie n’est pas un test, un passage pour accéder à un au-delà fantasmé. Elle a sa valeur propre, et les héros homériques, tout comme les grands hommes de l’époque classique, aspirent à se faire une renommée, ou à servir leur pays, non à capitaliser pour la vie future. Homère dépeint d’ailleurs, dans une scène célèbre, l’Hadès comme un lieu sombre, désagréable. Cette vision, qui peut sembler déplaisante, a au moins le mérite de faire prendre conscience à l’homme de l’importance de l’ici et du maintenant.

A l’époque hellénistique, ou dans certaines sectes philosophiques, on se préoccupera du salut individuel. Mais ces courants resteront minoritaires pendant la plus grande partie de l’antiquité. Fondamentalement, le paganisme est centré sur l’homme et le monde, plutôt que sur le ciel. L’égoïste volonté de survivre après sa mort, les promesses invraisemblables de paradis, souvent conditionnées à l’obéissance vis-à-vis d’une autorité n’eurent jamais vraiment prise sur l’esprit hellène, qui, envers l’après mort, oscille entre indifférence et un intérêt assez limité.

L’absence de moralisme est aussi une caractéristique fondamentale. Les dieux grecs ne font pas la morale, ils ne disent pas à l’homme ce qu’il faut faire et ne pas faire. Ils n’édictent pas de commandements, et le laissent libre de ses choix. Ils punissent, certes, les criminels les plus abjects, mais ne forcent pas l’homme à vivre d’une manière ou d’une autre. Le pêché n’a pas de sens dans une telle mentalité : on ne peut pêcher au regard de dieux qui n’imposent pas un schéma moral.

L’humanité des dieux est aussi un trait souvent reproché au polythéisme. Je crois au contraire qu’il s’agit d’une force. Les dieux grecs trompent leur époux/ses légitimes, font des erreurs. On peut juger cela invraisemblable, immoral, injuste. On aura aussi le droit de juger cela plus savoureux qu’un dieu parfait, lointain, impossible à définir, que la théologie n’a fait qu’emprunter aux philosophes païens. De toute manière, selon moi, toutes les religions cèdent à l’anthropomorphisme. Le paganisme, lui, l’assume au lieu de le nier.

Les héros païens eux aussi ont des défauts : Héraclès tue un homme dans un accès de colère, il tue même ses enfants dans un accès de folie. Ulysse se montre parfois machiavélique. Oreste tue son propre père. Qu’on préfère si l’on veut les saint François et les sainte Blandine, irréprochables, lisses, sans défauts : ils ne sont pas de ce monde. Le héros païen est complexe, parfois contradictoire, humain. Ce n’est pas une figure éthérée, dans laquelle aucun homme réel ne peut se reconnaître. Il ne distribue pas ses biens aux pauvres, mais il tente, comme Oreste ou le roi d’Ithaque, de les récupérer par sa ruse, sa force et son courage. Il ne bénit pas ceux qui le flagellent, mais se venge parfois outrancièrement.

L’absence de prosélytisme est aussi un trait essentiel du paganisme, qui résulte de son absence de dogmes. Le monde ancien ne connait ni dogme ni hérésie. Le grec lambda, si je puis dire, n’avait que faire que les étrangers ne vénèrent pas ses dieux. Jamais il n’a rêvé que le monde partage ses idées. Plutôt que de vouloir voir dans les autres religions des ennemis à abattre, la Grèce voyait partout des cultes honorables, dont elle se croyait, souvent à tort, la fille.

En proposant une spiritualité non dualiste, qui n’est pas centrée sur le salut ou l’au-delà, mais sur la terre et l'homme, qui n’a que faire de conquérir le monde à sa cause, et accepte au contraire de bon gré la diversité des cultes, et dont les dieux et les héros ne sont pas, c’est le cas de le dire, des saints, la Grèce ancienne trace un chemin à part dans l’histoire des religions. Un chemin qu’on voudrait oublier, tant il s’oppose à ce que nous servent aujourd’hui les supermarchés de la spiritualité.

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Un paradoxe antique : le rapport à l'homme et aux sacrifices d'animaux

Added 6/5/2012

sacrifice antique

 

Quelques données banales et connues de tous, une fois mises ensembles peuvent être révélatrices. C'est le cas, je crois, du rapport qu'avaient les anciens de l'homme et des sacrifices d'animaux à différentes époques de l'Antiquité.

La Grèce de Périclès sacrifie des animaux à tour de bras, comme du reste, la Grèce homérique. Les Grecs connaissent par coeur Homère, qui parle par exemple des sacrifices faits à Pylos: "En ce moment les peuples offraient sur le rivage un sacrifice de taureaux noirs à Poséidon, aux cheveux azurés. Là s’élevaient neuf sièges ; sur chacun étaient cinq cents convives, et chaque groupe avait immolé neuf taureaux." (Odyssée, chant III). Soit 81 taureaux, et ça ne choque personne, excepté les orphiques et peut être les pythagoriciens, qui sont ultra minoritaires, et disparaissent rapidement avant de ressurgir à la fin de l'Antiquité. On connait tous le mot hécatombe, qui est un sacrifice de 100 taureaux. Il existe même des sacrifices plus importants encore.

A coté de ça, la société grecque classique est à la base de l'humanisme. Malgré toutes les récupérations, tous les manipulateurs qui veulent l'attribuer à des religions qui s'occupent davantage de Dieu que de l'homme, il est évident que l'humanisme prend la plupart de ses racines dans les textes grecs de cette époque, et dans les textes latins et grecs postérieurs qui s'en inspireront (les humanistes de la renaissance lisaient Platon et Sénèque, beaucoup moins le Talmud ou le Coran :lol: ). Les lois d'Athènes sont relativement douces, on peut, au pire, être décapité. Un citoyen ne peut plus devenir esclave depuis Solon (ou un de ses contemporains). On ne connait guère les tortures raffinées comme en Perse ou dans l'Europe médiévale. Les massacres de guerre y sont rares, et suscitent une indignation considérable (il suffit de lire Thucydide) Comparé à la plupart des autres civilisations, surtout préindustrielles, la Grèce classique (Athènes en particulier) est donc, sans conteste, une société humaniste.

La comparaison avec l'Antiquité tardive est édifiante. Cette société brutale à souhait, dans laquelle on commence à brûler vifs des condamnés à mort, ou à torturer les gens toutes classes sociales confondues, ou pire encore, dans laquelle on légitime par la loi l'intolérance et la violence (religieuse en particulier), de Dioclétien à Théodose, voit de nombreux auteurs dénoncer comme un crime les sacrifices d'animaux ! De Philostrate à Porphyre, sans parler des auteurs chrétiens, le végétarisme est à la mode. On se demande même si ce ne sont pas les auteurs de cette époque qui ont prêté à Pythagore un végétarisme qu'il ne professait peut être pas. Dans le même temps, les venationes (gladiateurs contre animaux), inconnues dans la Grèce classique, connaissent une vogue certaine, dont témoignent les innombrables mosaïques de cette époque. Et, ironie suprème de l'histoire, l'empereur le plus tolérant, le moins "policier", le moins violent envers ses sujets, Julien, est un sacrificateur d'animaux patenté.

Il serait stupide de corréler totalement végétarisme et violence, ou pratique des sacrifices et humanisme. Néanmoins ce décalage est un paradoxe, qui ne tient surement pas de la coincidence complète. Et si la violence des sacrifices avait fait oeuvre de catharsis, permettant à la société d'exercer moins de violence sur ses membres ? On se demandera alors pourquoi la venatio ne pouvait pas remplir le même rôle. Sans doute cela tient-il à la différence entre les deux: cérémonie religieuse d'une part, divertissement "laïc" de l'autre. Il y a en tout cas matière à reflexion.

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Pourquoi plusieurs dieux plutôt qu'un seul ?

Added 5/4/2012

Pourquoi plusieurs dieux plutôt qu'un seul ? demande-t-on parfois. Voici une tentative de réponse.

 

-L'explication par cause unique, dans de nombreux domaines (les sciences historiques notamment) s'est souvent révélée fausse, ou simpliste. Le monde est trop complexe pour être le fait d'une cause unique. La chute de Rome, qui est loin pourtant d'être un aussi grand mystère, relève de causes multiples. Et le monde dans son ensemble n'aurait qu'une cause unique ? ça me parait invraisemblable.

-On explique, par analogie politique, qu'un état ou une armée, pour être bien gouvernés, doivent l'être par un seul homme. Mais c'est oublier que des états polyarchiques ont très bien fonctionné, par exemple la Rome républicaine avec ses 2 consuls, ou l'Athènes classique avec ses 10 archontes. Et ne parlons pas des états parlementaires, comme l'Angleterre actuelle, où c'est une assemblée entière qui dirige le pays ! Au contraire, les autocraties sont souvent des échecs piteux, et seuls quelques monarques d'exception, comme Marc Aurèle ont pu rendre ce modèle viable, sans cependant réussir à le pérenniser.

Néanmoins, ce que cet argument, souvent avancé par les tenants du monothéisme souligne avec justesse, c'est la parenté entre démocratie et polythéisme d'unepart, entre monothéisme et autocratie d'autre part. "On ne peut pas établir la démocratie sur terre quand on l'a abolie dans le ciel" disait Louis Ménard. Et de nos jours, les derniers partisans du royalisme en France sont d'ailleurs souvent de confession chrétienne...


-Pour continuer dans la métaphore politico-militaire, je n'ai personnellement jamais vu d'armée ne possédant aucun grade intermédiaire entre le général enchef et le simple soldat. Une bonne armée doit avoir des officiers et des sous-officiers, sans quoi elle ne marche pas. De même, le monde doit fonctionner de cette manière. Entre le dieu suprème et les hommes, il faut des intermédiaires. Tout le monde s'en rend d'ailleurs compte, et même les partisans du monothéisme le plus strict ont conçu des intermédiaires, les anges (littéralement, "les messagers"). Zeus avait Iris et Hermès pour messagers. La différence, c'est que dans le premier cas, les messagers ne font l'objet d'aucun culte. Dans une bataille, est-ce que seul le général mérite les éloges ?

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Gardzienice: orkiestra antyczna (musique antique)

Added 2/4/2012

Un groupe de musique/théâtre polonais, entre inspiration et reconstitution de la musique antique. C'est globalement très réussi. Les voix et mélodies sont magnifiques et réussissent à nous transporter dans l'antiquité, en plein paganisme. Voici un de leurs morceaux:

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Rire des dieux: un trait de génie de l'hellénisme

Added 25/2/2012

Thalia
Les anciens Grecs, contrairement à tant de sociétés postérieures, savaient rire de leurs dieux. Aristophane les tourne en dérision à longueur de pièces; ses oeuvres étaient pourtant très appréciées du peuple comme des lettrés. Plus tard, Lucien, avec talent, rira des infidélités de Zeus et de ses disputes conjugales. Et l'on pourrait citer bien d'autres exemples. Les Grecs savaient de temps à autre, rire de leur religion, tout en restant très religieux.

L'esprit moderne n'arrive pas même à concevoir une telle mentalité: tantôt, il en conclut que ces moqueries sont le signe d'une décadence. Mais si la décadence commence avec Aristophane, où sont les commencements et l'apogée ? Parfois aussi, il pense que ça prouve que les anciens ne prenaient pas leurs dieux au sérieux. Mais c'est également indéfendable: on ne batit pas des temples par centaines pour quelque chose qu'on ne prend pas au sérieux.
Ou encore, on veut voir dans ces moqueurs des libres penseurs. ça passe pour Lucien, mais pas pour Aristophane, le plus conservateur des Athéniens !

Le monde moderne, si sûr de sa supériorité intellectuelle sur le monde antique, spécialement en matière religieuse, ferait bien d'en prendre de la graine, lui qui voit se déchainer des foules pour tel mot d'un humoriste, telle pièce de théatre, telle caricature. Et si l'humour, en religion comme ailleurs, était signe d'intelligence ?


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