Interview de Vlassis Rassias

Added 6/9/2012

Un entretien avec Vlassis Rassias, figure de l'hellenisme contemporain

Entretien avec Vlasis Rassias sur la renaissance du Paganisme en Grèce

• Q. : Dans la préface de vos 3 volumes consacrés à l'Hellénisme, vous vous définissez comme « Hellen » (grec). Il ne s'agit pas seulement pour vous d'une simple appartenance nominale, mais aussi d'un éthos et d'une perception du divin. Pouvez-vous préciser ces notions ?

V.R. : Quand un Païen de Grèce (Ethnikos) parle de la conception du divin, il s'agit en fait de la conception du Cosmos : le Tout (Pan) éternel, défini par mes ancêtres comme « infini mis en ordre » (Apeiron diatetagmenon). Le Cosmos est l'Être ultime, sans début ni fin. Toute chose, Dieux inclus, est née au sein de cet organisme éternel et universel. Comme nous le verrons plus loin, cette conception est assez importante parce qu'elle fonde clairement la différence entre Polythéisme et Monothéisme.

• Parlez-nous un peu de votre évolution spirituelle et culturelle.

Comme tous mes compatriotes, je suis né au sein de l'Orthodoxie et j'ai subi le même lavage de cerveau : éthos et prêt-à-penser m'ont été imposés par mon éducation. Toutefois, j'ai eu la chance de posséder en mon for intérieur un daïmôn, une sorte de génie qui m'a préservé de ces opinions toutes faites. Ce même daïmôn m'a poussé, depuis mon plus jeune âge, à quitter les sentiers battus de la connaissance. Je me suis ainsi retrouvé, à l'âge de 16 ans, en train de lire, ou mieux, d'étudier, Nietzsche, Reich, Laing, et La Société du spectacle de Guy Debord. Vers 1980, je me définissais comme anti-autoritaire, ce que je suis resté. La rencontre avec un chaman indien m'a permis vers 1986 non point de voir le monde d'un œil plus "spirituel" — c'était déjà le cas depuis le début —, mais de me concentrer sur ma propre tradition grecque. La leçon de ce chaman était que je ne devais chercher la sagesse que dans la langue dans laquelle je rêve, sur le sol même où ma présente incarnation a choisi de vivre. Après à peine 2 ans d'études et de recherches à divers niveaux, j'en suis arrivé à jeter sur la tradition hellénique ce que j'appellerais aujourd'hui un regard "archaïque". J'ai pu également prendre connaissance d'un pan complètement méconnu de notre histoire : les persécutions et l'ethnocide subis par mes ancêtres de la part des Romains christianisés, que l'histoire officielle nomme "Byzantins" et que la culture dominante définit comme "Grecs".

• Qu'est-ce que le Paganisme pour vous ?

J'essaie d'éviter ce terme "Paganistès" en raison de son sens péjoratif et moqueur. En fait, il s'agit d'un mot forgé par les Judéo-Chrétiens pour rabaisser tous ceux qui demeuraient fidèles à leurs propres divinités ancestrales. La même remarque s'applique par exemple au terme "idolâtre"... Pour ma part, je préfère user du mot Archaiothréskos (fidèle à l'ancienne religion) ou encore Ethnikos (Gentil ou bien fidèle aux Dieux, aux traditions et à l'éthos de mon ethnos, mon peuple). Quoi qu'il en soit, I'idée de Paganisme se rattache pour moi à toutes les religions naturelles et polythéistes de l'espèce humaine. Les peuples honorent chacun la nature sous certaines formes, dans toute la multiplicité de ses manifestations et éléments. Le Paganisme hellénique honore les Puissances et les Energies de la Nature, à l'instar des autres religions pré-chrétiennes de l'Europe. Nous rendons aussi un culte à des "Idées", qui dans notre vision du monde, sont considérées comme des déités individuelles, des Dieux, que l'esprit humain prend comme "enpneuseis" (in-spirées). Nous trouvons donc dans le Polythéisme hellénique des Dieux et des Déesses, telle qu'Eunomia, Harmonia, Dikè, de même que dans le Polythéisme romain, qui fut directement influencé par le système religieux des Grecs.

• Quels sont vos philosophes préférés ?

J'éprouve un grand respect pour Empédocle et Héraclite, ainsi que pour Épictète et les Stoïciens, pour l'époque plus tardive. Comme tous les autres Ethnikoï de Grèce j'admire l'Empereur Julien et Georges Gémiste Pléthon, grâce à qui survécut cette volonté de retour à l'ancien éthos, à l'ancienne païdeia [éducation visant l'excellence], et ce, du IVe s. aux XVe-XVIe siècles, et ensuite jusqu'à nos jours. Si ces hommes n'avaient pas existé, on peut supposer que la domination de l'idéologie judéo-chrétienne aurait été totale. Julien fut davantage un symbole de résistance qu'autre chose : son règne fut trop court et son assassinat sauva vraiment le Christianisme du déclin. Un règne plus long, des individualités hors du commun auraient pu évincer le Judéo-Christianisme. Mais Julien fut assassiné et l'Histoire prit un autre chemin... que nous connaissons bien ! Quant à Pléthon, son importance est énorme, au moins pour nous autres Hellènes. En fait, Pléthon a constitué le lien entre l'Antiquité et le monde moderne. La Renaissance en Europe doit beaucoup à ses textes et à ses idées que ses disciples exilés de Byzance transmirent à l'Occident.

• Que pensez-vous du Christianisme et du Monothéisme ?

Le Christianisme a été un gigantesque stratagème pour asservir les peuples du monde à l'éthos judaïque. Il a surmonté l'obstacle de la non-appartenance au peuple juif, qui maintenait les Ethnikoï, les Païens, hors d'atteinte du peuple élu par le Dieu Yaveh. C'est Paul, dénommé l'Apôtre des Nations, qui fut, à Antioche, le réel fondateur du Christianisme, et nullement jésus. Nous pouvons voir aujourd'hui, dans le monde entier, les effets dévastateurs de cette duperie. Le monde entier est soumis à une terminologie à une chronologie et aux fadaises d'un éthos judéo-chrétien dominant sans partage là plupart des nations, qui, presque toutes, ont rejeté l'héritage pré-chrétien de leurs ancêtres. Certaines civilisations sont à ce point asservies que même leur histoire nationale semble commencer avec leur premier roi baptisé et chrétien ! Tous les peuples enseignent à leurs enfants que leurs ancêtres sont Abraham et autres Patriarches d'Israël, en un mot des nomades! C'est insupportable. Aucune nation ne peut exister sans son ethnologie, sans ses propres cosmologie et théogonie. (...)

Quant au Monothéisme, la vérité est que le préfixe "mono" n'a rien à voir avec un quelconque nombre de Dieu(x). Les prétendus Polythéistes sont évidemment conscients de l'unité du Cosmos, du grand Tout. De même, les religions soi-disant "mono"-théistes ne révèrent pas qu'un seul Dieu. Les Juifs sont "bi"-théistes et les Chrétiens "tri"-théistes, sans compter leur légions de saints et d'anges .. qui font d'eux d'assez bons "poly"-théistes ! La vraie différence entre le Monothéisme et les religions païennes, polythéistes, réside dans le rapport du ou des Dieux au Cosmos. Pour la première vision du monde (Vl. Rassias use du terme "cosmovision", NDT), Dieu préexiste au monde, qu'il crée ex nihilo. Conception totalement antiscientifique puisque rien ne peut jamais être créé à partir du néant. Ce caractère hautement improbable de la cosmogonie monothéiste, alléguant l'existence d'un Dieu extérieur au Cosmos et la création de ce dernier par une entité préexistante, justifie l'élaboration de la pensée totalitaire. Le monde est une création de Yaveh. C'est à lui seul et à ses lois qu'il doit obéir. À tout moment, Yaveh peut le faire disparaître, selon son bon plaisir. Au contraire, dans les cosmogonies païennes, tous les Dieux sont soumis aux lois cosmiques. On a donc dans la vision du monde monothéiste l'archétype de la dictature et de la tyrannie, et de même qu'on dit que "ce qui est en haut est comme ce qui est en bas", de même on peut comprendre pourquoi les dogmes monothéistes ont été et restent les fondements de tous les systèmes totalitaires.

• Pouvez-vous expliquer les concepts suivants : ethnos, Ethnismos, Etinairatos, Ethnikismos ?

Je vous renvoie pour les détails à mon dernier livre. Il est désolant que le lecteur européen n'ait pas un accès facile à ces textes en raison de l'obstacle linguistique. Mon essai étudie en effet le sens de ce préfixe "ethno", ainsi que les relations des concepts qui en dérivent avec l'éthos pré-chrétien européen d'une part, avec l'éthos judéo-chrétien de l'autre. Ethnos ne signifie pas "nation" au sens contemporain, mais bien, au sens archaïque, société organisée selon un éthos particulier à un peuple spécifique. Dans ce livre, je critique le nationalisme (Ethnikismos) en tant que phénomène purement judéo-chrétien ; je propose à tous les peuples un retour aux antiques traditions ancestrales, aux voies et aux comportements propres à chacun. Aux antipodes de la culture, de la religion et des coutumes allogènes de l'ère vulgaire, qui, depuis des siècles, ont maintenu nos traditions sous une chape de plomb.

• Vos Dieux et vos Déesses tutélaires ?

Je vis une relation fort familière avec Zeus et Apollon. Je suis incapable de vous dire, par un discours construit, pourquoi il en est ainsi. C'est plus une impression, une émotion qu'un concept intellectuel. Outre le culte régulier que je leur rends, j'ai honoré Zeus en rédigeant un livre dédié à ce Dieu, où j'étudie ses 627 épithètes. C'est à ma connaissance l'étude la plus fouillée sur Zeus. Si les Dieux le veulent, ce livre sera publié, en grec, au mois de janvier 1997.

Antaïos n°11, 1996.

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On ne lit plus Homère (un texte de Jean Lauxerois)

Added 29/8/2012

Portrait d'Homère

 

Un texte aussi récent que magistral, que les spécialistes du monde ancien, les
étudiants, et les païens de tradition grecque devraient lire et relire.

 

"On ne lit plus Homère.

Il est vrai qu'avec une certaine "modernité", la Grèce a perdu peu à peu sa valeur de paradigme artistique et littéraire, notamment parce que l'anthropologie a accordé sa préférence aux "cultures plurielles", en valorisant le "primitif" aux dépens de l'antique: dès la fin du XVIIIème siècle, sous l'influence diffuse de la conception herdérienne de la poésie, les études littéraires et philologiques ont contesté l'intégrité et l'unité de l'œuvre homérique. Homère est alors devenu la proie des spécialistes, ensablés dans la stérilité savante de débats secondaires du type: Homère a-t-il existé ? N'est-il pas le prête-nom de plusieurs poètes ? Son œuvre n'est-elle pas avant tout le fruit d'une poésie orale dont elle n'aurait transcrit qu'après-coup les éléments premiers en ravaudant des pièces d'époque différentes ? Ou encore, de manière plus anthropologique: y a-t-il une vérité historique de l'œuvre homérique ? Autant de question qui, malgré leur légitimité, ont contribué a effriter, voire à détruire l'essentiel: l'inépuisable et secrète grandeur de l'oeuvre. Désormais, l'Iliade et l'Odyssée relèvent bien souvent du simple registre des "contes et légendes" ou de la seule curiosité "culturelle". L' "archaïcité" d'Homère n'a plus la valeur d'une archè, c'est à dire d'un commencement fondateur: elle tend à l'obsolescence.

Pourtant le XXème siècle a vu s’affirmer en Allemagne une philologie de grand style qui a su rester à la hauteur de la fécondité de l’œuvre homérique. Walter Friedrich Otto, Karl Reinhardt, Wolfgang Schadewalt ou encore Gerhard Nebel, trop peu traduit ou tout simplement ignorés en France, mais tenus en haute estime par un penseur comme Heidegger ou par des écrivains comme Ernst Jünger et son frère Friedrich-Georg, ont profondément contribué à approfondir et à renouveler la lecture d’Homère. L’originalité et le mérite insigne de ces philologues est d’avoir su s’inscrire dans la lignée poétique et philosophique de Lessing, de Goethe, de Schiller, de Hölderlin, de Schelling et de Nietzsche, et l’exemplarité de leur approche de la Grèce tient à ce qu’elle ne déserte jamais la question du sens que la Grèce peut avoir encore pour nous – nous les « tard venus ».

En ce sens, aujourd’hui, la lecture d’Homère ne saurait être seulement anthropologique ou simplement « antiquaire » ; elle doit s’envisager sous le signe de la pensée vivante et de la métamorphose, dans la relation que l’extrême modernité peut encore entretenir aec l’Antiquité, là même où celle-ci apparait « inactuelle ». Ainsi, pour qu’au-delà de la simple révérence patrimoniale la Grèce puisse manifester pour nous sa force « productive », il faut tenter de lire Homère d’un œil neuf, en nous dépaysant jusqu’à lui non seulement pour approfondir la vérité de son œuvre, mais aussi pour savoir si cette vérité peut être encore promesse – au sens où Nietzsche dit que c’est en constructeurs de l’avenir que nous pouvons faire du passé une « parole d’oracle »."

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Ma vision de l'hellénisme

Added 24/6/2012

A la place du couple dieu/diable, l’hellénisme plaide pour l’existence d’une pluralité de dieux. La différence ne réside pas tant dans le chiffre que dans le refus d’une vision dualiste du monde. Pour un grec, l’univers ne se résume pas à une lutte du Bien contre le Mal, comme l’imagine la pensée orientale sous la plupart de ses manifestations. L’Iliadele texte écrit le plus ancien que la Grèce nous ait légué, n’oppose pas des bons et des mauvais. Les Achéens commettent des fautes, les Troyens aussi. Les deux camps possèdent des héros admirables. Les lecteurs, depuis des siècles, peuvent raisonnablement soutenir l’un ou l’autre camp. Les dieux eux-mêmes sont partagés. Apollon, Artémis, entre autres, soutiennent les troyens. Athéna, Héra, et d’autres divinités soutiennent les achéens. La pensée grecque nait donc avec le refus catégorique du simplisme dualiste, qui voit le monde en noir et blanc. Au contraire, toutes les nuances s’y expriment. Cette pluralité se reflète d’ailleurs dans la pluralité des dieux, et dans la complexité de leurs figures : aucun dieu n’est absolument bon ni totalement mauvais. Apollon amène la peste, mais il guérit aussi les malades.

Une autre différence majeure réside aussi dans l’absence de la préoccupation, de l’obsession du salut individuel. Le païen se moque bien du salut de son âme. L’important, c’est sa vie terrestre et ce qu’il en fait. Il ne nie pas l’existence d’un au-delà, mais ne s’en préoccupe pas outre mesure. La vie n’est pas un test, un passage pour accéder à un au-delà fantasmé. Elle a sa valeur propre, et les héros homériques, tout comme les grands hommes de l’époque classique, aspirent à se faire une renommée, ou à servir leur pays, non à capitaliser pour la vie future. Homère dépeint d’ailleurs, dans une scène célèbre, l’Hadès comme un lieu sombre, désagréable. Cette vision, qui peut sembler déplaisante, a au moins le mérite de faire prendre conscience à l’homme de l’importance de l’ici et du maintenant.

A l’époque hellénistique, ou dans certaines sectes philosophiques, on se préoccupera du salut individuel. Mais ces courants resteront minoritaires pendant la plus grande partie de l’antiquité. Fondamentalement, le paganisme est centré sur l’homme et le monde, plutôt que sur le ciel. L’égoïste volonté de survivre après sa mort, les promesses invraisemblables de paradis, souvent conditionnées à l’obéissance vis-à-vis d’une autorité n’eurent jamais vraiment prise sur l’esprit hellène, qui, envers l’après mort, oscille entre indifférence et un intérêt assez limité.

L’absence de moralisme est aussi une caractéristique fondamentale. Les dieux grecs ne font pas la morale, ils ne disent pas à l’homme ce qu’il faut faire et ne pas faire. Ils n’édictent pas de commandements, et le laissent libre de ses choix. Ils punissent, certes, les criminels les plus abjects, mais ne forcent pas l’homme à vivre d’une manière ou d’une autre. Le pêché n’a pas de sens dans une telle mentalité : on ne peut pêcher au regard de dieux qui n’imposent pas un schéma moral.

L’humanité des dieux est aussi un trait souvent reproché au polythéisme. Je crois au contraire qu’il s’agit d’une force. Les dieux grecs trompent leur époux/ses légitimes, font des erreurs. On peut juger cela invraisemblable, immoral, injuste. On aura aussi le droit de juger cela plus savoureux qu’un dieu parfait, lointain, impossible à définir, que la théologie n’a fait qu’emprunter aux philosophes païens. De toute manière, selon moi, toutes les religions cèdent à l’anthropomorphisme. Le paganisme, lui, l’assume au lieu de le nier.

Les héros païens eux aussi ont des défauts : Héraclès tue un homme dans un accès de colère, il tue même ses enfants dans un accès de folie. Ulysse se montre parfois machiavélique. Oreste tue son propre père. Qu’on préfère si l’on veut les saint François et les sainte Blandine, irréprochables, lisses, sans défauts : ils ne sont pas de ce monde. Le héros païen est complexe, parfois contradictoire, humain. Ce n’est pas une figure éthérée, dans laquelle aucun homme réel ne peut se reconnaître. Il ne distribue pas ses biens aux pauvres, mais il tente, comme Oreste ou le roi d’Ithaque, de les récupérer par sa ruse, sa force et son courage. Il ne bénit pas ceux qui le flagellent, mais se venge parfois outrancièrement.

L’absence de prosélytisme est aussi un trait essentiel du paganisme, qui résulte de son absence de dogmes. Le monde ancien ne connait ni dogme ni hérésie. Le grec lambda, si je puis dire, n’avait que faire que les étrangers ne vénèrent pas ses dieux. Jamais il n’a rêvé que le monde partage ses idées. Plutôt que de vouloir voir dans les autres religions des ennemis à abattre, la Grèce voyait partout des cultes honorables, dont elle se croyait, souvent à tort, la fille.

En proposant une spiritualité non dualiste, qui n’est pas centrée sur le salut ou l’au-delà, mais sur la terre et l'homme, qui n’a que faire de conquérir le monde à sa cause, et accepte au contraire de bon gré la diversité des cultes, et dont les dieux et les héros ne sont pas, c’est le cas de le dire, des saints, la Grèce ancienne trace un chemin à part dans l’histoire des religions. Un chemin qu’on voudrait oublier, tant il s’oppose à ce que nous servent aujourd’hui les supermarchés de la spiritualité.

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Un paradoxe antique : le rapport à l'homme et aux sacrifices d'animaux

Added 6/5/2012

sacrifice antique

 

Quelques données banales et connues de tous, une fois mises ensembles peuvent être révélatrices. C'est le cas, je crois, du rapport qu'avaient les anciens de l'homme et des sacrifices d'animaux à différentes époques de l'Antiquité.

La Grèce de Périclès sacrifie des animaux à tour de bras, comme du reste, la Grèce homérique. Les Grecs connaissent par coeur Homère, qui parle par exemple des sacrifices faits à Pylos: "En ce moment les peuples offraient sur le rivage un sacrifice de taureaux noirs à Poséidon, aux cheveux azurés. Là s’élevaient neuf sièges ; sur chacun étaient cinq cents convives, et chaque groupe avait immolé neuf taureaux." (Odyssée, chant III). Soit 81 taureaux, et ça ne choque personne, excepté les orphiques et peut être les pythagoriciens, qui sont ultra minoritaires, et disparaissent rapidement avant de ressurgir à la fin de l'Antiquité. On connait tous le mot hécatombe, qui est un sacrifice de 100 taureaux. Il existe même des sacrifices plus importants encore.

A coté de ça, la société grecque classique est à la base de l'humanisme. Malgré toutes les récupérations, tous les manipulateurs qui veulent l'attribuer à des religions qui s'occupent davantage de Dieu que de l'homme, il est évident que l'humanisme prend la plupart de ses racines dans les textes grecs de cette époque, et dans les textes latins et grecs postérieurs qui s'en inspireront (les humanistes de la renaissance lisaient Platon et Sénèque, beaucoup moins le Talmud ou le Coran :lol: ). Les lois d'Athènes sont relativement douces, on peut, au pire, être décapité. Un citoyen ne peut plus devenir esclave depuis Solon (ou un de ses contemporains). On ne connait guère les tortures raffinées comme en Perse ou dans l'Europe médiévale. Les massacres de guerre y sont rares, et suscitent une indignation considérable (il suffit de lire Thucydide) Comparé à la plupart des autres civilisations, surtout préindustrielles, la Grèce classique (Athènes en particulier) est donc, sans conteste, une société humaniste.

La comparaison avec l'Antiquité tardive est édifiante. Cette société brutale à souhait, dans laquelle on commence à brûler vifs des condamnés à mort, ou à torturer les gens toutes classes sociales confondues, ou pire encore, dans laquelle on légitime par la loi l'intolérance et la violence (religieuse en particulier), de Dioclétien à Théodose, voit de nombreux auteurs dénoncer comme un crime les sacrifices d'animaux ! De Philostrate à Porphyre, sans parler des auteurs chrétiens, le végétarisme est à la mode. On se demande même si ce ne sont pas les auteurs de cette époque qui ont prêté à Pythagore un végétarisme qu'il ne professait peut être pas. Dans le même temps, les venationes (gladiateurs contre animaux), inconnues dans la Grèce classique, connaissent une vogue certaine, dont témoignent les innombrables mosaïques de cette époque. Et, ironie suprème de l'histoire, l'empereur le plus tolérant, le moins "policier", le moins violent envers ses sujets, Julien, est un sacrificateur d'animaux patenté.

Il serait stupide de corréler totalement végétarisme et violence, ou pratique des sacrifices et humanisme. Néanmoins ce décalage est un paradoxe, qui ne tient surement pas de la coincidence complète. Et si la violence des sacrifices avait fait oeuvre de catharsis, permettant à la société d'exercer moins de violence sur ses membres ? On se demandera alors pourquoi la venatio ne pouvait pas remplir le même rôle. Sans doute cela tient-il à la différence entre les deux: cérémonie religieuse d'une part, divertissement "laïc" de l'autre. Il y a en tout cas matière à reflexion.

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Rire des dieux: un trait de génie de l'hellénisme

Added 25/2/2012

Thalia
Les anciens Grecs, contrairement à tant de sociétés postérieures, savaient rire de leurs dieux. Aristophane les tourne en dérision à longueur de pièces; ses oeuvres étaient pourtant très appréciées du peuple comme des lettrés. Plus tard, Lucien, avec talent, rira des infidélités de Zeus et de ses disputes conjugales. Et l'on pourrait citer bien d'autres exemples. Les Grecs savaient de temps à autre, rire de leur religion, tout en restant très religieux.

L'esprit moderne n'arrive pas même à concevoir une telle mentalité: tantôt, il en conclut que ces moqueries sont le signe d'une décadence. Mais si la décadence commence avec Aristophane, où sont les commencements et l'apogée ? Parfois aussi, il pense que ça prouve que les anciens ne prenaient pas leurs dieux au sérieux. Mais c'est également indéfendable: on ne batit pas des temples par centaines pour quelque chose qu'on ne prend pas au sérieux.
Ou encore, on veut voir dans ces moqueurs des libres penseurs. ça passe pour Lucien, mais pas pour Aristophane, le plus conservateur des Athéniens !

Le monde moderne, si sûr de sa supériorité intellectuelle sur le monde antique, spécialement en matière religieuse, ferait bien d'en prendre de la graine, lui qui voit se déchainer des foules pour tel mot d'un humoriste, telle pièce de théatre, telle caricature. Et si l'humour, en religion comme ailleurs, était signe d'intelligence ?


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