On ne lit plus Homère (un texte de Jean Lauxerois)

29/8/2012

Portrait d'Homère

 

Un texte aussi récent que magistral, que les spécialistes du monde ancien, les
étudiants, et les païens de tradition grecque devraient lire et relire.

 

"On ne lit plus Homère.

Il est vrai qu'avec une certaine "modernité", la Grèce a perdu peu à peu sa valeur de paradigme artistique et littéraire, notamment parce que l'anthropologie a accordé sa préférence aux "cultures plurielles", en valorisant le "primitif" aux dépens de l'antique: dès la fin du XVIIIème siècle, sous l'influence diffuse de la conception herdérienne de la poésie, les études littéraires et philologiques ont contesté l'intégrité et l'unité de l'œuvre homérique. Homère est alors devenu la proie des spécialistes, ensablés dans la stérilité savante de débats secondaires du type: Homère a-t-il existé ? N'est-il pas le prête-nom de plusieurs poètes ? Son œuvre n'est-elle pas avant tout le fruit d'une poésie orale dont elle n'aurait transcrit qu'après-coup les éléments premiers en ravaudant des pièces d'époque différentes ? Ou encore, de manière plus anthropologique: y a-t-il une vérité historique de l'œuvre homérique ? Autant de question qui, malgré leur légitimité, ont contribué a effriter, voire à détruire l'essentiel: l'inépuisable et secrète grandeur de l'oeuvre. Désormais, l'Iliade et l'Odyssée relèvent bien souvent du simple registre des "contes et légendes" ou de la seule curiosité "culturelle". L' "archaïcité" d'Homère n'a plus la valeur d'une archè, c'est à dire d'un commencement fondateur: elle tend à l'obsolescence.

Pourtant le XXème siècle a vu s’affirmer en Allemagne une philologie de grand style qui a su rester à la hauteur de la fécondité de l’œuvre homérique. Walter Friedrich Otto, Karl Reinhardt, Wolfgang Schadewalt ou encore Gerhard Nebel, trop peu traduit ou tout simplement ignorés en France, mais tenus en haute estime par un penseur comme Heidegger ou par des écrivains comme Ernst Jünger et son frère Friedrich-Georg, ont profondément contribué à approfondir et à renouveler la lecture d’Homère. L’originalité et le mérite insigne de ces philologues est d’avoir su s’inscrire dans la lignée poétique et philosophique de Lessing, de Goethe, de Schiller, de Hölderlin, de Schelling et de Nietzsche, et l’exemplarité de leur approche de la Grèce tient à ce qu’elle ne déserte jamais la question du sens que la Grèce peut avoir encore pour nous – nous les « tard venus ».

En ce sens, aujourd’hui, la lecture d’Homère ne saurait être seulement anthropologique ou simplement « antiquaire » ; elle doit s’envisager sous le signe de la pensée vivante et de la métamorphose, dans la relation que l’extrême modernité peut encore entretenir aec l’Antiquité, là même où celle-ci apparait « inactuelle ». Ainsi, pour qu’au-delà de la simple révérence patrimoniale la Grèce puisse manifester pour nous sa force « productive », il faut tenter de lire Homère d’un œil neuf, en nous dépaysant jusqu’à lui non seulement pour approfondir la vérité de son œuvre, mais aussi pour savoir si cette vérité peut être encore promesse – au sens où Nietzsche dit que c’est en constructeurs de l’avenir que nous pouvons faire du passé une « parole d’oracle »."

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